Propositions

Lui parler de Dyhia…

Comme si l’attaque était liée à sa personne. Peut-être n’avait-il pas tort, cependant. Comprendre le 9 novembre, c’était tout un paradigme, je dirais même un univers, qu’il fallait saisir. Cela impliquait de s’intéresser au tout, à la Coalition pour la paix, par extension au Mouvement humaniste et à Dyhia elle-même. En effet, malgré toutes les précautions prises par les humanistes pour éviter une personnalisation de la politique, le mouvement était indissociablement lié au visage de Dyhia. Moi-même, je n’avais pas été non plus insensible au charisme de la vieille dame.

Au départ, pour moi, Dyhia, c’était surtout un nom, une image, une voix, presque un label. Une idée encore assez floue, quoique fascinante et génératrice d’espoir. Cette épaisse tresse grise, une façon de parler, une figure marquée par tous les temps, un message clair. Mais ce n’est pas cette sympathie qui m’a directement poussé à entrer dans le mouvement. Cela s’est fait par étapes.

Le vrai basculement est venu d’une dispute entre militants associatifs, trois ans avant l’attentat. C’est en réaction que je me suis engagé, en réaction à ce que je ne voulais pas — plus — être. Comme de nombreux autres humanistes, je crois.

–      D’accord, notre système est pourri, c’est indéniable. Et, en attendant, on fait quoi ?

–      …

–      Voilà deux heures que notre réunion tourne autour de la déconstruction de la fétichisation des institutions démocratiques et qu’on met en cause les mythes qui tournent autour du modèle néolibéral. C’est très sympa, tout ça, mais il est déjà dix heures et on a un problème à régler.

J’avais appuyé certains mots avec une fermeté assumée, c’était une façon de rompre avec la retenue aseptisée qui caractérisait nos échanges. Ce faisant, je laissais maladroitement ressortir quelques notes de mon accent terrien et toutes les connotations qu’il drainait.

–      Tu te laisses complètement manipuler par le paradigme managérial du problem solving, comme si l’on pouvait faire abstraction des représentations inhérentes à la définition même du problème…

–      Écoute, on a récemment eu une affaire de viol et des coups de couteau. Les deux fois, les victimes, comme les auteurs étaient mineurs et proches de la même bande. Si c’est pas un ou plusieurs problèmes, alors qu’est-ce que c’est ?

–      D’un point de vue statistique, rien n’indique que la violence soit réellement en recrudescence. De un, les indicateurs sont biaisés, de deux…

–      Désolé, ça j’en ai rien à foutre. Ce que je constate, c’est qu’on a des victimes directes de violence. La bande à Bradley, on sait bien que ce ne sont pas des monstres, on les connaît depuis qu’ils sont gamins. Il n’empêche que ce qu’ils ont fait est super grave, pour les autres comme pour eux-mêmes. Non seulement ils doivent vivre avec d’un point de vue psychologique, mais ils sont en train de s’exclure totalement.

–      Comment est-ce que tu définis la notion d’exclusion ?

–      …

Je détestais les séances de comité du centre de quartier des Koalas. Tout m’y faisait horreur, les lumières blanchâtres des néons, les peintures de mille-pattes souriants qui ornaient les murs depuis plus de trente ans, l’eau tiède qu’on nous servait dans une carafe insuffisante pour tenir toute la soirée. Tout et surtout les autres. Avec cette bande de bénévoles universitaires bien-pensants, les discussions s’enlisaient dans une orthorexie intellectuelle stérile, un attentisme empreint de bonne conscience.

Et en même temps, il m’était impossible de ne pas y aller. Je ressentais pour le quartier, pour ses gamins, ses vieux, ses familles et même — et surtout — pour la bande d’ados qui nous causait tant de souci, un attachement sincère, une profonde loyauté. Or la considération que j’avais pour ces personnes impliquait que je m’abstienne de toute condescendance à leur égard, quelles que soient les épreuves par lesquelles certaines étaient passées. Que je les regarde à travers leurs possibles et non leurs limites. Tout explicable qu’elle était, la situation n’avait rien d’inéluctable et la plupart des pistes méritaient à mon sens d’être envisagées. En particulier celles qui bousculaient nos habitudes.

J’étais le seul à penser ça.

Pour les autres membres du comité, la proposition de l’inspecteur Severino, que nous avions rencontré la semaine précédente, relevait du totalitarisme. Larges épaules recouvertes d’une veste de cuir classique, discrètement ventripotent, ce policier d’âge moyen était venu à nous avec son plan déjà ficelé et une cohorte d’attributs qui sentaient le flic. S’il enveloppait sa voix d’une douceur affectée, artificiellement aiguë, tout en lui indiquait son appartenance à l’autre camp, l’agenda de cuir qu’il avait soigneusement sorti de son cartable assorti, la gourmette et la chevalière qu’il n’avait pas su cacher, la barbe épaisse, mais trop bien taillée sur sa mâchoire carrée, la maladresse de ses euphémismes. Évidemment, ce gars devait passer ses congés en marcel, Ray-Ban éclatantes, tatouage tribal saillant, à aligner des douilles dans un stand de tir propret, un solo de Sabaton en musique de fond. Le cliché du boubour. Pourtant, il avait fait l’effort de s’adresser à un groupe de bénévoles gauchos, sans doute aussi repoussants à ses yeux qu’il l’était pour nous, dans le but de les convaincre de collaborer à un projet de police de quartier.

Dans les grandes lignes, il s’agissait de créer un poste de proximité avec des fonctions de prévention et d’intervention, mais l’originalité du concept résidait dans le rôle de petit juge des mineurs attribué au commissaire, en collaboration avec l’équipe d’animation. Autrement dit, ce dernier aurait la compétence d’infliger directement des sanctions éducatives à des adolescents jusqu’à une certaine gravité de délits, sans faire appel à la justice. Si donc un gamin se faisait surprendre en pleine bagarre, le policier pourrait sans délai lui coller deux soirs de week-end à nettoyer le poste ou à regarder des documentaires en compagnie d’un officier en faction. Il insistait sur le fait qu’il ne pouvait que s’agir de mesures éducatives.

De notre point de vue, cette histoire puait un peu et l’on pouvait s’interroger sur la question de la séparation des pouvoirs. Ne risquait-on pas de donner au juge-commissaire une autorité dont il abuserait ? Franchement, le problème dans le quartier n’était pas vraiment l’absence d’autorité, mais plutôt l’excès d’autorité. Le maître mot dans le coin, c’était la domination, celle de la bande de caïds sur le quartier, du chef de bande sur ses lieutenants, des garçons sur les filles, des filles qui savaient se battre sur les autres. Les Koalas étaient organisés de façon complexe presque féodale à certains égards. Le pouvoir s’y exerçait selon une savante articulation de richesse matérielle, de genre, de capacité à faire preuve de violence, de règles communautaires variées et de coutumes propres au quartier. Il n’y avait pas d’autorité centrale dans ce melting-pot, sinon le respect de la hiérarchie et du principe de dominant-dominé. La perspective d’ajouter une sorte de petit shérif viril à cet entremêlement de pouvoirs de toutes sortes n’avait ainsi pas de quoi nous réjouir.

–      Justement, avait répliqué Severino, plissant le front et haussant les sourcils à la façon d’un chanteur de raï, c’est pour éviter que nous commettions à notre tour des abus d’autorité que nous avons besoin de votre coopération. On aimerait que vos collègues animateurs, ils soient consultés avant de sanctionner un jeune.

On avait pris de grands airs.

–      Nous sommes un centre socioculturel, pas une caserne de gendarmerie, inspecteur.

–      Ce n’est pas ce qu’on vous demande. Votre rôle, ou leur rôle, ne serait pas d’arrêter, ni de dénoncer les gamins, encore moins d’établir les faits. Ça, c’est notre boulot. Ce qu’on veut, c’est que, par votre connaissance du quartier, des jeunes, des familles et de toutes les dynamiques des acteurs entre eux, vous soyez en mesure de nous conseiller sur la dimension pédagogique des sanctions que nous aurions prises. Cela ne ferait pas de vous des collabos.

On ne l’aurait jamais cru capable d’élaborer des phrases d’une telle complexité et ça avait provisoirement fermé nos gueules. Quelqu’un a tout de même demandé :

–      Qu’est-ce qui nous empêcherait de tout faire à chaque fois pour protéger nos ados ? De leur conseiller de faire recours systématiquement contre vos sanctions « éducatives » ?

–      Le bon sens. Qui dit « tribunal », même des mineurs, dit « procédure », dit « lenteur », mais dit aussi possiblement des sanctions plus sévères. Vous et nous, on a un peu le même but : que ces gamins tournent bien. Et vous savez comme moi que les adolescents ont souvent de la difficulté à envisager le long terme. Si le gamin bénéficie de mesures préventives et éducatives quand il commence à mal aller à 13 ans, c’est mieux que d’attendre cinq ans qu’il se fasse choper pour un délit pénal. Parce qu’à ce moment-là, il sera effectivement jugé par un tribunal, un vrai. Mais il aura beaucoup avancé dans son processus de marginalisation, parce que personne ne lui aura donné de limites.

Brouhaha général. Qu’est-ce qui lui faisait croire que le vol d’un bonbon non assorti d’une sanction menait automatiquement à la célébrissime « pente glissante de la délinquance » ? Qu’est-ce que c’était que le « bon sens » ? Que signifiait « bien tourner » ? Finir à l’usine avec des factures d’assurance auto ? On ne pouvait pas envisager des propositions qui rompent avec nos coutumes sans s’en offusquer, ne serait-ce que par réaction de défense immédiate.

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