Qui?

–          Mais alors qui sont précisément ces groupes sarguistes ? a demandé Jonas.

–          Pour l’instant on l’ignore, a répondu Isabel.

–          Plus tout à fait.

C’était Romaine.

–          J’ai réussi à décrypter ce document au cours des dernières heures de la nuit.

Un fichier Excel est apparu à l’écran. La liste de participants au Congrès.

Tout y était. En plusieurs colonnes : organisation ; nom des personnes à contacter ; contact obtenu oui/non ; présence au Congrès oui/non. On était soufflés. Parmi eux, Thomas Mitterrand et Douglas Taylor, mais aussi le Mouvement néonazi international, une fédération d’islamistes sunnites, une autre de chiites radicaux, des associations de colons israéliens, un groupe de multinationales, le Front Uni Contre le Kapital de Mérigot, le Syndicat du crime européen, des barons de la drogue d’Amérique centrale, les représentants de plusieurs mafias asiatiques, des fondamentalistes catholiques, protestants, hindouistes, bouddhistes. Au total, treize organisations. Comme le nombre d’explosions à Central Park.

Tous unis par la volonté de dominer, de définir leur identité par l’exclusion, unis par la croyance que la satisfaction de leurs besoins essentiels passe nécessairement par la dépossession des autres.

Chaque groupe sarguiste avait ensuite envoyé un des siens participer à l’attentat, souvent un efficace sous-fifre. Comme signe de bonne volonté. Mais attention, pas de sacrifice inutile. La mort d’Abu Massacre relevait bien de l’accident et non du martyre. S’il régnait, semble-t-il, une ambiance relativement détendue entre ces personnes, un esprit de caserne, si certaines valeurs, telles que le sens de l’honneur guerrier, étaient partagées, il ne s’agissait que d’une alliance de circonstance. Pas de fanatisme dans leur cause commune, seulement de l’intérêt.

Isabel était blême.

–          François Mérigot ! Non, c’est impossible.

Elle ne pouvait l’accepter. Léon-Blaise, d’accord, c’était un arriviste, un lâche. Mais pas Mérigot. Il avait ses travers, son égo un peu disproportionné, éventuellement son autoritarisme. Tout de même, ça, c’était trop. Il avait passé sa vie à combattre le fascisme et le capitalisme. Il avait participé à tellement de manifs, à tellement d’actions de désobéissance civile. Il n’avait pas pu accepter l’offre de Notis. Pourquoi s’était-il allié à ses pires ennemis ? Comment un homme de gauche pouvait-il adhérer à la décision d’organiser un attentat contre la Paix au Proche-Orient ?

–      Le clanisme.

Severino était à nouveau sorti de sa réserve.

–      Les intérêts propres au groupe finissent par dépasser les objectifs pour lesquels ils se sont constitués. C’est du Dyhia, non ?

Il gonflait discrètement son torse, dissimulait mal un sourire fiérot. Puis il a froncé les sourcils avec un souci de clarté.

–      Au départ, c’est bien pour des raisons politiques qu’un groupe comme celui de Mérigot se crée. Révolte contre le capitalisme, contre l’extrême droite, convictions gauchistes et tout ça. Mais après ça évolue.

Il y a les dynamiques internes au groupe, les enjeux de pouvoir, les histoires de cul. Ses membres obtiennent pas mal de bénéfices secondaires par leur seule affiliation. Sentiment d’appartenance, solidarité entre camarades, reconnaissance sociale. Et puis le clan a besoin de ressources pour survivre. Il dépend désormais de ses donateurs, de l’argent des mandats électoraux et de tout le tsoin-tsoin. Le groupe existe donc, indépendamment de la cause pour laquelle il a été créé. Sa survie, sa logique organisationnelle et ses coutumes prennent le pas sur l’idéal.

Posture sociale, discours automatique, routine militante, c’est confortable tout ça.

Le flic mesurait l’effet de son monologue à travers nos regards. Il caressait amoureusement son menton barbu.

–      Et puis là, les humanistes viennent semer leur pétchi. Avant, c’était tout simple. On avait un discours politique tout fait, on était du côté des gentils. Et puis il n’y avait pas besoin de se mouiller. Le discours révolutionnaire, c’était le meilleur moyen de parler sans risque. On pouvait rêver, s’indigner avec hauteur, sans conséquence. Des actions symboliques en attendant le moment optimal. On avait le temps, de toute façon.

Et patatras ! Ces cons d’humanistes ramènent leurs fraises, pointent les contradictions du discours qu’on aimait tellement tenir, entament le changement pas à pas, de façon peu dogmatique. Ils relèvent les incohérences des comportements, menacent la cohérence interne. S’ils réussissent, on perdra tous nos petits avantages. On ne sera plus un groupe de militants romantiques, mais une amicale de vétérans. Même pas de ceux qui ont combattu héroïquement. On sera ceux qui se sont ennuyés dans une caserne tout du long. Finis les mandats électoraux, les plateaux de télé, les vidéos virales, les postes universitaires que l’on décerne aux rebelles de salon.

Conscient qu’il avait fait mouche, Severino suait d’enthousiasme et d’émotion.

–          On a gagné, alors ? ai-je demandé naïvement.

Ce n’est pas si simple, a dit le commissaire.

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