Raoul

–      La mission est la suivante, Mesdames et Messieurs : atteindre tous les six le point alpha dans un délai de 48 heures. Vous disposez de tout le matériel de l’atelier, mais ne pouvez utiliser aucun moyen électrique ni électronique.

–      J’imagine qu’Adam est dispensé de l’exercice ou qu’une solution a été pensée pour lui.

–      La consigne implique que vous arriviez tous les six, ce qui inclut Adam. En effet, une solution doit être trouvée, c’est votre défi collectif.

–      Impossible ! On ne peut pas parcourir 30 km en forêt avec une chaise roulante.

–      Adam, vous êtes en droit de refuser la mission. Si c’est le cas, ce sera une épreuve différente pour tout le monde.

–      Je ne sais pas, avait répondu Adam. Vous en pensez quoi, les autres ?

Une heure après, nous étions dans le garage, tournevis à la main, à bricoler la chaise d’Adam sous les consignes claires de Sally, mécano de formation. Le soir même, c’était au tour d’Adam, pourtant exténué par sa journée, de nous faire bénéficier de son savoir-faire en matière d’allumage de feu sous la pluie. Et trente-huit heures après le début de l’opération, nous fêtions ensemble le succès de notre travail collectif dans le petit refuge du point alpha. Dix heures d’avance, nous évitions une nuit blanche, gagnions la possibilité de nous amuser un peu. Au centre du chœur de congratulations, il y avait Raoul, un petit mec de la banlieue lyonnaise. Blond, presque sans teint, le visage découpé au couteau, tout en tendons. Un regard dur derrière son léger strabisme. Sally l’a complimenté.

–      Merci pour ton boulot, t’as vraiment assuré pendant la marche. Tu as fait largement plus que ta part du travail. Et on a trouvé trois sources grâce à toi. Tu as appris ça où ?

Raoul parlait peu. Lâchait ses bribes de phrases brusquement, les terminait comme s’il en avait déjà trop dit.

–      Préstage.

–      Tu es passé par le préstage ?

Il a fait claquer sa langue pour acquiescer.

–      Et c’était pas trop dur ? Je veux dire, les épreuves physiques, la discipline ?

–      L’adjudant Peslier, c’est un putain de chef.

Raoul avait été sanctionné, parce qu’il n’était pas prêt pour les méthodes coopératives. Il avait dû se montrer brutal, saboter les exercices, refuser la discussion pendant les premiers jours de service. Le préstage s’était alors imposé comme une sanction éducative : quatre semaines supplémentaires avant de recommencer les classes dès le début. Il s’agissait surtout d’activités de survie au sein d’un petit groupe de personnes qui avaient déjà accompli leur formation initiale, des aspirants-pompiers, souvent, ou des civilistes orientés vers la sécurité publique. Le tout, sous la responsabilité d’un adjudant, un ancien militaire en général. Quelqu’un qui savait parler fermement à ceux qui ne comprennent que cela. L’idée, c’était de ramener le gamin en difficulté dans une réalité plus simple. Quand il faut avancer, chercher un abri, se chauffer, se nourrir, il n’y a pas besoin de rapports d’autorité pour comprendre l’importance de la coopération. Ensuite, cela permettait de créer une relation de confiance particulière entre l’adjudant et le sanctionné. Lors de la nouvelle intégration de ce dernier dans une classe, l’adjudant serait son coach et son référent en cas de problèmes. Pour finir, au cours des quatre semaines, le jeune acquérait des compétences qui allaient pouvoir le valoriser par la suite et faciliter son insertion.

–      En tout cas, ça a l’air de t’avoir fait du bien.

Je souhaitais valider ses progrès. Je me voyais pédagogue, je crois. Il me fallait bien montrer que j’étais le plus âgé. Il n’a rien répondu. Il n’avait pas l’air d’apprécier. J’ai insisté. Maladroitement.

–      Même sans l’adjudant, tu te débrouilles bien, tu coopères. Bravo.

J’ai touché son épaule, paternellement.

–      Tu veux quoi, sale pédé ?

Il avait brusquement sifflé ces mots. Repoussé ma main. Alors que son regard était habituellement fuyant, là, il me fixait. Froidement. Sa réaction m’a surpris. Les autres aussi. Il a continué. Plus calmement.

–      T’es comme les psychologues qui m’ont envoyé là-bas. Grandes théories. Humaniste. Baltringue. À un contre un, t’es rien.

–      C’est une menace ?

Sourire mauvais.

–      Tu vas faire quoi ? Me dénoncer aux responsables ? À tes copains Invisibles ?

Le reste du groupe l’a entouré. Il ne leur accordait pas la moindre attention, me fixait sans cesse, la nuque en avant. Les veines du cou congestionnées.

Il a craché par terre.

–      Tu vaux pas la peine. Pas aujourd’hui.

Puis il a fait mine de partir, avant de se retourner subitement.

–      Mais on va pas t’oublier.

Il me présentait le revers de sa main tatoué comme une menace.

–      Qui ça ?

–      Phalanges de Sargon.

Et il a mimé avec solennité une improbable, mais spectaculaire posture de tir au revolver.

–      Bam !

Une seconde de silence. Il me fixait méchamment.

–      Bam.

J’ai éclaté de rire. Ostensiblement.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s