Répertoires d’actions

Ni mon implication administrative dans la cellule du groupe local ni mes écarts — intéressés — vers les mouvements sociaux traditionnels n’avaient freiné mon engagement humaniste de terrain. Au contraire, depuis l’attentat, depuis que Dyhia n’était plus là, cela semblait plus nécessaire que jamais. Comme s’il fallait la remplacer. C’était d’ailleurs plus facile qu’avant, on avait gagné en notoriété. D’une certaine façon, on surfait sur la vague.

C’est aussi que la période était tendue. Alors que le message humaniste n’avait jamais été aussi populaire, et que des initiatives du même ordre que notre mouvement foisonnaient de par le monde, les bagarres de rues et les actes racistes semblaient se multiplier. L’anomie paraissait s’accrocher à l’existence, comme consciente de vivre ses derniers instants. C’était une période étrange, à la fois enthousiasmante et dangereuse.

Le Mouvement humaniste ne s’abandonnait ainsi pas au pessimisme. Loin d’être un sacerdoce, notre travail avait une dimension festive. Nous formions une joyeuse bande, mixte et passionnée. On ne se contentait pas de tenir des stands dans les quartiers, on cherchait à frapper sur tous les fronts, avec efficacité et créativité. Parmi les opérations que je préférais, il y avait les « binouzes assaults » des fins de semaine. Nous agissions par groupes de huit à l’heure de l’apéro, l’été avec un chariot réfrigéré, l’hiver en poussant un bar à vin chaud mobile. L’idée était d’offrir un verre aux fêtards et de refaire le monde avec eux avant le moment où plus personne n’arrive à parler. C’était un peu illégal, bien sûr, mais on faisait les choses proprement : cinq guetteurs pour la police et trois barmen, pas de bénéfice, pas de déchets, ni d’alcool servi aux mineurs. On ne respectait pas la loi, mais son esprit. Les débats partaient grave en couille, naturellement. Si l’on avait côtoyé les terrasses éphémères de type berlinoises et les petits cafés sympas avec des produits locaux, notre démarche aurait été passablement inutile. Prêcher uniquement des convaincus ou des pareils, c’est aussi du clanisme. Nous, on recherchait des personnes de bonnes volontés au-delà des barrières culturelles.

On fréquentait donc les alentours des lounges, des endroits branchés, des lieux où les valeurs sarguistes étaient justement brandies haut et fort. Concours de la plus belle bagnole, de la plus maigre, du plus fort à la bagarre, de celle qui a les habits les plus in, de celui qui a chopé la plus bonne, de la plus belle réussite matérielle, professionnelle ou sociale. Fric, compétition, apparences. Bon, on n’était pas dupes non plus. Dans tous les milieux, même chez les humanistes, cette compétition permanente avait également lieu. De façon plus discrète, plus aristocratique. Nos groupes ne comptaient peut-être pas moins d’égoïstes, de manipulateurs et de clanistes au départ. Cependant, nos normes et valeurs nous permettaient de canaliser aussi les plus cons et les plus hypocrites d’entre nous. Au lieu de les placer au centre.

Le plus souvent, on était bien accueilli, on débattait, on s’engueulait, mais on se respectait. Parfois, ça se passait mal. De temps en temps, on se faisait insulter, traiter d’Invisibles. Des stands avaient même été saccagés lors d’échanges trop animés. C’était arrivé à des copains.

Pour aborder les plus âgés, on organisait des « commandos Café du Commerce » lors desquels on tentait de s’intégrer parmi les habitués des bistrots et de participer progressivement aux discussions. Cela ne fonctionnait pas tout de suite, bien sûr. II nous fallait approcher, lentement, commencer par un verre entre amis. Ensuite, on revenait, seul ou à deux, pour un café, un apéro, jusqu’au moment où notre présence devenait naturelle. C’était souvent un pilier qui lançait la conversation en nous balançant une extrémité en pleine figure. Il fallait alors agir finement, ne pas se soumettre, ne pas éviter le conflit, éventuellement griffer, mais ne jamais blesser, la bienveillance demeurait un ingrédient non négociable. Rester fidèle à ce que l’on croyait, dans tous les cas, et toujours terminer par de l’humour et un verre offert. Après, c’était bon, on était intégrés. On était l’étudiant de service, celui avec qui on n’était jamais d’accord et que l’on aimait taquiner. Mais avec qui l’on taillait le bout de gras. Or toute discussion était l’occasion de marteler une nouvelle fois les bases de la pensée humaniste, dans l’espoir qu’elle s’imprime un jour.

Et caetera, et caetera. On multipliait ainsi les actions de propagande sous toutes les formes imaginables. Vidéos argumentaires sur des sujets de politique locale (pour les grandes causes, Dyhia nous en avait laissé une profusion que nous diffusions à intervalles réguliers sur les réseaux sociaux), campagnes d’affichage, sauvages ou pas, banderoles suspendues à des endroits invraisemblables (en Suisse, avant que les autorités réagissent et que les différents services finissent de se passer la patate chaude, elles avaient le temps de déteindre, les banderoles), soutien logistique à des films humanistes locaux, pétitions, initiatives, blogs d’informations sérieux, fact-checking honnête, bénévolat social, ouverture de bistrots socioculturels. Tout support de diffusion pouvait être envisagé, du moment qu’il servait notre marketing politique. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait, on mettait en place une stratégie de communication pour « vendre » notre produit. Il n’était pas matériel et ne coûtait rien, il n’y avait même pas besoin d’élire qui que ce soit. Le seul prix exigé pour se l’approprier, c’était un peu d’honnêteté intellectuelle et de bonne volonté.

On disposait de peu de moyens financiers pour nos campagnes, en cela on était bien défavorisés par rapport aux sarguistes populistes et néolibéraux qui étaient soutenus par tous les milliardaires que comptait la planète. En même temps, on avait pour nous notre enthousiasme, notre sincérité et, surtout, la justesse de notre cause. On n’avait rien inventé et Dyhia non plus. On se contentait de reprendre des principes qui avaient uni les communautés humaines et de les rappeler. On avait le bon sens de notre côté.

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