Retrouvailles

Je n’ai pas émis le moindre mot. J’ai simplement touché Isabel du bout des doigts pour m’assurer que tout cela était vrai. Autour, tout le monde riait de ma surprise. Il y avait aussi Romaine, l’ex-informaticienne de Notis, que je n’avais jamais rencontrée auparavant, Jonas mon pote de la cellule humaniste lausannoise et plusieurs habitants du village. Ils se moquaient de moi et je m’en foutais un peu. Isabel n’était pas morte par ma faute. Et elle était avec moi, maintenant.

Tout était passé par le réseau de Pedro, il connaissait tout le monde. Ce militant libertaire chevronné avait toujours refusé de se limiter aux cercles et à la littérature anarchistes. D’après lui, la consanguinité était le meilleur moyen d’étouffer le mouvement. Pourtant batteur dans trois groupes de punk, il n’avait jamais fait sienne la devise « no future ». Pour Pedro, un avenir différent était à la fois possible et nécessaire, antiautoritaire, autogéré, solidaire, plus simple et proche de la nature. Anarchiste. Cela adviendrait, non pas parce qu’il le souhaitait, mais parce que c’était inévitable. Et il bûchait dans ce sens, le gaillard. Pour accélérer l’achèvement de son idéal, il lisait et relisait ses classiques, participait à tous les groupes, toutes les actions, était partout une sorte de pivot. Il détestait d’ailleurs qu’on le qualifie en ces termes. C’était une de ces personnes qui, bien qu’extrêmement âpres au débat, se méfient en permanence de l’approbation collective. Il n’avait de cesse de chercher les détails, la contradiction, le conflit. Il était chiant. On le voyait partout confronter ses idées pour mieux les confirmer, dans les universités, chez les marxistes, les socialistes, les écolos, les libéraux et, bien sûr, auprès des humanistes. Il dérangeait, il énervait, mais c’était un bon type. Sympathique, rude, tendre. Il avait des amis partout. C’est comme ça qu’il était devenu pote avec Jonas, au terme d’une nuit d’engueulades pleine de bières.

Cela avait donc été une évidence pour ce dernier de le contacter le jour où Isabel et Romaine étaient apparues en nage chez lui, alors qu’elles étaient poursuivies par les sbires du géant Notis. Les anars, habitués à lutter aux frontières de la légalité, étaient bien plus efficaces en matière de clandestinité que les humanistes. Nous, on craignait tant le clanisme et la discipline partisane que notre réseau était presque inexistant. Ensuite, c’était aussi une feinte stratégique : les Phalanges de Sargon ou Notis n’iraient pas chercher des défenseurs de la souveraineté des peuples (ce qu’Isabel n’était d’ailleurs pas) dans des bastions libertaires. Pedro, c’était le numéro de téléphone crypté que l’on composait quand on avait un problème. C’était également à lui que David, par le biais de Jonas, s’était adressé pour organiser notre fuite, à Severino et à moi.

Les retrouvailles ont été brèves, presque bâclées. Mais les moments forts, les adieux et autres ne sont-ils pas souvent décevants ? Trop de barrières, de pudeur, peut-être trop d’intensité. Il y a des sentiments que l’on ne parvient pas à exprimer. Surtout publiquement.

Isabel a pris la parole. Avec aisance.

–      Vous savez toutes et tous que j’ai été interrompue par le retour précoce des occupants du bureau 1109, alors qu’un cheval de Troie était en train de copier le disque dur du seul ordinateur de Notis non connecté au réseau. En conséquence, la plupart des dossiers doivent être restaurés avant d’être décryptés, ce qui demande du temps. Mais Romaine bûche dessus.

L’informaticienne a baissé les yeux, laissant Isabel continuer.

–      Voici tout de même nos premiers résultats provisoires. Parmi les fichiers directement accessibles, il y en avait un qui portait le nom de Léon-Blaise. Or, au milieu des dossiers compromettants que Notis utilisait pour le faire chanter, j’ai vu le nom de Niil, avec son adresse lyonnaise. C’est là que j’ai compris que Léon-Blaise était dangereux. Malheureusement trop tard. On avait eu une histoire, lui et moi, un temps. Beau gosse, brillant, engagé politiquement, le type parfait, sur le papier. J’ai mis un moment à voir qu’il était trop centré sur lui-même pour pouvoir partager avec d’autres. Bref. Une amourette. On était vaguement restés en contact. Je n’aurais jamais pensé que c’était une telle ordure. J’aimerais pouvoir le buter de mes mains.

Severino souriait, discrètement, mais triomphalement tout de même. Je n’y ai pas vraiment prêté attention. Une secousse de jalousie venait de me saisir. J’ai demandé pourquoi Isabel écrivait de Marseille.

–      J’étais déjà ici, mais je transmettais mes lettres à Pedro, qui fait souvent des aller et retour en France. Une façon de brouiller les pistes.

Cette réunion très formelle a été suivie d’une belle fête. Un grand feu, du patxaran, des chants sauvages et la chaleur des retrouvailles. Le visage d’Isabel m’apparaissait en alternance à la lueur des flammes, explosant de rire ou soudain intense dans les débats. Je me suis endormi dans la salle commune, blotti contre Severino pour échapper au froid des nuits d’automne.

Puis le commissaire et moi sommes repartis à Zatges. Pour des raisons de place et pour laisser Romaine faire son travail tranquillement. J’ai fait une accolade fraternelle à Jonas. Puis Isabel m’a pris dans ses bras.

–          Trop contente de t’avoir revu mec ! À bientôt.

Elle me souriait sincèrement. Moi, je voulais lui dire qu’elle m’avait manqué, que j’avais crevé de trouille pour elle, que, là, elle était vers moi, que je ne voulais plus m’en aller, que je voulais la voir le matin, la journée, le midi et le soir, tout le temps. Même si c’était pour rien, juste pour échanger des banalités, ou parler de politique avec le plus grand des sérieux, juste pour la regarder. Qu’au fond ce qui comptait, c’était de l’entendre, de sentir son odeur, d’attraper ses sourires au vol. Je voulais lui dire tout ça.

–          Ça marche ! À tout bientôt, donc, lui ai-je répondu.

Et j’ai quitté le village en souriant.

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