Sauvages

Ce jour-là, il a été clair que nous risquions nos vies. Pas juste quelques dents.

Ma foi dans les possibilités de succès du mouvement était ébranlée, à la fois par les échecs de Chambord et par ce que je venais d’apprendre sur la Politique migratoire commune. Khereidine, de par ses discours contradictoires, était carrément devenu suspect et avec lui, la cellule centrale du Mouvement humaniste. Dyhia elle-même ne me semblait plus complètement fiable. À côté de cela, ma pote Isabel avait délibérément décidé de forcer le système de sécurité d’une multinationale sans scrupules qui payait des mercenaires surarmés pour ses petites sauteries. J’étais dérouté et je souhaitais me changer les idées. Si j’avais su ce qui m’attendait, je me serais contenté d’une soirée pépère à la maison.

J’avais envie de me défouler, d’oublier mes soucis, de retrouver le réconfort d’un groupe bienveillant. Alors je suis allé à une sauvage.

Aujourd’hui, cela passe pour de la ringardise profonde, une forme d’oxymore intrinsèque. Des personnes d’un âge avancé, policées par le temps, qui se remémorent parmi une époque qui fut leur, la résurrection illusoire d’une folie perdue. Les modes défilent et les personnes vieillissent. À l’époque, avions les sauvages et nous nous moquions gentiment des revues musicales des anciens. Pour ma génération, la sauvagerie avait quelque chose de libérateur, c’était un espace qui nous paraissait sans borne, ni danger. On modelait notre réalité comme on le souhaitait.

C’est que la démarche humaniste avait quelque chose d’épuisant, réfléchir toujours de façon critique, refuser notre tendance à dominer, combattre notre propre clanisme, balayer devant notre porte avant de parler des autres. On s’interdisait en permanence le confort du dogme ou du conformisme. Bien sûr, c’était théorique. En réalité, on se plantait à peu près aussi souvent que tout le monde et nos contradictions n’en étaient que plus flagrantes. Cette astreinte à l’autodiscipline n’en était pas moins éreintante et le travail de militant nous offrait peu de repos. Pour beaucoup d’entre nous, la sauvagerie nous permettait de nous défouler, même si ce mouvement festif n’a jamais été directement relié au courant humaniste. C’était une corrélation opportune tout au plus, comme le rock psychédélique et l’opposition à la guerre du Vietnam. Pour moi, ces soirées étaient une bouffée d’oxygène et elles faisaient partie de ma vie, au même titre que Dyhia, les principes humanistes et désormais Severino.

On ne connaît pas vraiment l’origine des premières sauvages. Selon la légende, tout aurait commencé lors d’un festival dans un squat. C’était une de ces fêtes animées par une aura, qui faisait le lien, l’enthousiasme, l’euphorie. Quelque chose qui dépassait les ingrédients objectifs, quelque chose qui était là, un esprit. Les gens semblaient s’apprécier sans même se connaître, ni se ressembler. Il y a eu les premières parties, des petits groupes sortis de nulle part, du punk, de l’électro, du rap. Ils étaient complètement dedans, le public et les musiciens s’unissaient dans une forme d’osmose. On dansait, on suait, on oubliait tout. Et puis la tête d’affiche. Les gars étaient conscients de leur succès, de leur talent, la salle était chaude. Ils ont été lamentables.

Leur énergie était loin d’être à la hauteur de celle du public. Ils se sont montrés prescriptifs, méprisants, puants. Dans la fosse, on semblait s’en foutre, on chantait à tue-tête, on frappait des mains et des pieds, par moments comme si la musique jouée n’était qu’un prétexte à la création collective. La musique ne venait plus de la scène, mais de la salle. Et puis les artistes s’en sont rendu compte, vexés, se sont interrompus. Le concert leur échappait et ils n’étaient pas prêts à laisser faire. Ils ont commencé à taper en dehors du rythme, entonné de nouveaux morceaux pour casser cette dynamique. La salle a redoublé de bruit, les types ont augmenté le son. Alors, le public est monté sur la scène, non pas pour se filmer en compagnie des musicos, mais pour débrancher leurs amplis. Les petites stars l’ont mal pris, en sont venues aux mains. Rien à faire, leurs bras ont été retenus, quelques personnes se sont emparées du chanteur et l’ont balancé hors des projecteurs, le contraignant à un slam de vaincu. Les autres se sont cassés en courant, la scène appartenait désormais à la foule. Il y a eu des cris d’enthousiasme, suivis d’un silence religieux. Quelque chose d’anormal se produisait, on le sentait, on attendait. Alors, du fond de la salle, quelqu’un a poussé un cri. La foule y a répondu. Il a de nouveau gueulé. Réponse. Cri. Réponse. Cri. Réponse. Le rythme était posé. Puis une mélodie, presque gutturale, entêtante est sortie de nulle part, sans rompre la cadence, s’y superposant, tombant tantôt sur les temps, tantôt sur les contretemps. D’autres rythmes, plus saccadés, sont alors venus, frappés ou criés, s’interrompant et reprenant au gré de la transe qui s’installait. Parfois un ange passait soudainement, un silence, on n’entendait plus que la cadence principale des cris et réponses. Nette. Sobre. Puissante. Une fille a commencé à parler, à chanter. Était-ce objectivement beau, était-ce n’importe quoi ? Peu importait, sur le moment c’était juste. Les mots, les sons touchaient. Un groupe dispersé a répété en chœur son dernier verset. Un gars a repris le flambeau, nouveau solo de paroles. Et un autre. Et une autre. Sans perturber la matrice cadentielle. Cri. Réponse. Cri. Réponse. Le rythme a duré, soutenant la création collective, hymnique, pendant des heures. Dans la foule, on chantait, on dansait, on s’embrassait, on se taisait, chacun y avait sa place. Tout serait parti de là.

Ces fêtes n’étaient pas politiques, au sens où aucun message concret n’était délivré, où chacun était admis, où aucun parti ne s’affichait. Dans le public, on trouvait de tout, de tous âges, toutes origines et convictions confondues. On n’était pas là pour refaire le monde, mais pour vivre un moment hors du temps. Les humanistes étaient loin d’y détenir un monopole et les autres militants n’étaient pas tous des aficionados de ces soirées. Beaucoup de camarades du mouvement étaient tellement rigides dans leurs principes qu’ils ne se permettaient pas le moindre écart, comme s’il s’agissait d’une perte de temps, d’un laudanum. D’autres, au contraire, avaient besoin de compenser leur engagement éthique par des paillettes et du luxe. C’était notamment le cas des humanistes de droite que les loyautés originelles incitaient à s’afficher dans différents lounges et places to be. Il n’y avait pas de communauté culturelle humaniste à proprement parler.

À mon sens, cependant, les soirées sauvages étaient inséparables du mouvement. En raison de la liberté et du respect qui y régnaient, par l’absence totale de hiérarchie scénique, d’idolâtrie, par la création collective de quelque chose de beau, de quelque chose qui faisait sens dans l’instant.

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