Service

Dans le but de favoriser la mixité sociale, de réaffirmer le principe des droits et devoirs par rapport à la communauté, de donner des moyens supplémentaires à des services publics non rentables et de soutenir l’agriculture, l’Assemblée nationale chambordiste avait établi un service civil ou militaire obligatoire pour toutes les jeunes personnes, hommes, femmes, nationales ou étrangères d’une durée totale de 18 mois. Il s’était inspiré en cela des propositions de Dyhia Mostar pour sortir la société du modèle de client-consommateur, pour réaffirmer le contrat social citoyen.

Ainsi, moi qui n’avais pas la nationalité française et qui avais déjà effectué mon service militaire en Suisse presque 20 ans auparavant, j’étais reparti pour un tour. En compensation, j’allais être naturalisé au terme de cette période de bons et loyaux services.

Cela avait commencé par six semaines de tronc commun, ce qu’en France ils appelaient encore « les classes ». Six semaines au cours desquelles des jeunes de toute la France apprenaient le b.a.-ba de l’orientation, de la « survie », de l’autodiscipline et des méthodes de coopération. Cela avait pour fonction de réunir des personnes de toutes régions, tous genres et toutes catégories afin qu’ils vivent ensemble une expérience collective marquante. Il s’agissait également de déterminer, sur la base des comportements sociaux, des aptitudes physiques et intellectuelles, l’orientation de la suite du service. On n’allait quand même pas confier des armes à feu à des petits bagarreurs, égoïstes et incapables de se maîtriser.

La trentaine très sérieusement entamée, presque avalée, j’étais ainsi embarqué dans une sorte de camp scout avec des gamines et gamins de vingt ans qui venaient de tous les coins de la France. Moi qui avais souvent tenu un rôle d’éducateur, j’étais devenu camarade avec des Bradley et des Asma à peine plus âgés, mais aussi des jeunes des campagnes et des petits Jean-Léopold aux cheveux brushés du 16e.

L’état d’esprit du service national français était très différent de ce que j’avais vécu lors de mon école de recrues militaire en Suisse bien avant. J’avais 18 ans à l’époque et je sortais d’une institution totalement protégée, le gymnase. Une sorte d’équivalent élitiste et sélectif du lycée français. Un univers privilégié où le débat et la critique étaient encouragés, où les élèves étaient pris au sérieux. Cette institution aurait été assez exemplaire si elle n’avait pas été si loin de la réalité sociale.

Alors il faut bien imaginer le choc que j’ai encaissé quand j’ai fait mes premiers pas dans des bottes de combat à l’armée suisse. Je m’attendais à subir des épreuves physiques. Le problème avait été tout autre.

–      Ça, c’est pour les Yougos, avait déclaré la recrue Ducati en faisant un mouvement de charge à vide.

Nous venions de recevoir nos armes au terme d’un rituel pathétique et mes camarades étaient fiers. Moi, j’avais envie de pleurer. Je comprenais brutalement à quel point les valeurs proclamées par le groupe étaient différentes de celles qui étaient admises dans mon univers privilégié. Comment avions-nous pu grandir si près les uns des autres et être autant des étrangers ?

–      All’armi ! All’armi ! All’armi siam fascisti ! Terror dei comunisti !

Les clowneries à Ducati faisaient rire mes camarades. Moi, j’étais horrifié. Mais je l’avais bien cherché.

Contrairement à ce que je prétendais, je n’avais pas été parachuté contre mon gré au sein d’une unité de fanatiques. D’une certaine façon, je l’avais souhaité. Inconsciemment. Je crois qu’en réalité le romantisme du soldat ne me laissait pas indifférent. Je n’avais pas vingt ans, n’oublions pas. L’ordre, la discipline et les nations me rebutaient, j’avais pour cela tout le mépris qu’exigeait mon statut social. En même temps, j’étais fasciné par les folklores de révolution et de guérilla, la Commune, les bolcheviks, la Résistance, le Che bien sûr, Massoud aussi. Et des films comme Apocalypse Now ou Full Metal Jacket m’avaient déjà frappé de toute leur envoutante ambiguïté esthétique. Dans le fond, malgré toutes mes réticences, je ne souhaitais pas renoncer au service en tant qu’épreuve initiatique virile. Je me voyais en rebelle armé et romantiquement crasseux. J’avais présumé de mes forces mentales et de mon esprit critique.

Dans ce monde que j’étais en train d’intégrer malgré moi, il y avait bien sûr les principes militaires universels, autorité, masculinité, débilité, comme ailleurs. Et cette navrante inefficacité aussi. Un incompétent donnait des ordres flous et la bande de bras cassés que nous étions se débrouillait pour accomplir des missions simplissimes, telles que ranger le dortoir, à grands coups d’engueulades et de pertes de temps. On se plantait la plupart des fois dans la complexité des tâches et l’on était collectivement punis. Comme si la section était dotée d’un unique cerveau commun. À la fin, les gradés réussissaient à nous imposer leurs objectifs par la peur, mais les résultats étaient très mitigés. Aucune méthode, une très faible coopération, rien qu’une panique générale dans laquelle une voix finissait par sortir du brouhaha. Alors oui, après plusieurs semaines et autant de punitions collectives, trente bidasses parvenaient à balayer une chambrée pendant les trente minutes qui leur étaient imparties. Il n’y avait pas vraiment de quoi en être fiers. Des moyens énormes, en temps, en hommes, en argent, pour des résultats minables. Parce que l’armée était incapable de composer avec les aptitudes de ses membres, ni même de les renforcer.

Pour le reste, c’était une machine redoutable. L’armée transformait vraiment les personnes. Pour le meilleur, elle m’a permis de ressentir de la tendresse pour des types comme Ducati, elle m’a permis d’humaniser « l’autre ». Celui que je nommais le facho et que je ne connaissais pas auparavant, j’ai vu qu’il savait aussi partager sa gamelle, prêter son épaule pour une sieste quand nous étions empilés dans le camion, porter le sac-à dos d’un camarade épuisé, pleurer le jour où sa nana l’a largué, être ami avec la recrue Djozic. Tout en tenant des théories de gros con.

L’armée m’a aussi transformé pour le pire, asséchant l’esprit critique que je croyais avoir, réveillant la bête tapie au fond de moi. Celle que je ne voulais pas voir. Les menaces, la brutalité inquiétante de certains sous-officiers, les insultes, la perversité du capitaine Crachaz, les défis permanents de testostérone, le manque de sommeil, les récompenses clientélistes, les punitions mesquines, tout cela a étouffé mon dessein de résistance et nourri mes instincts sarguistes. Compétition, domination, grégarité, premier degré. J’avais beau prétendre « être contre » le système, garder mes cheveux longs malgré l’inconfortable filet qui m’était imposé, multiplier les gestes de microrésistance, mener des chants paillards et antimilitaristes, j’étais partie du corps. Quelques semaines avaient suffi à faire de moi un soldat, je parlais fort, réagissais au quart de tour à la moindre offense, je n’avais que l’armée dans ma tête, même si c’était pour la critiquer. J’avais ma place dans l’institution, comme un bouffon dans la cour. Et, le 11 septembre 2001, lorsque nous étions tous réunis autour des images en boucle des tours en feu, il ne m’est pas venu une seule seconde l’idée de refuser de servir au cas où on nous demanderait d’assurer la sécurité dans des lieux publics. Une redoutable machine.

Le service national français, tel que modifié par Chambord, c’était autre chose. Par essence déjà, ce n’était pas l’armée, même si un tiers d’entre nous y finirait son service. Au terme de cette petite école de vie, nous devenions soldates, soldats, pompières, pompiers de réserves, ou nous étions affectés à un service civil, souvent dans le domaine de la santé, de l’agriculture ou de l’adaptation aux conséquences du réchauffement climatique. Il était devenu évident que l’armée française ne souhaitait plus de chiens de guerre. Elle n’avait pas besoin d’autant d’hommes que par le passé et ces derniers devaient être finement triés. Les aptitudes sportives et la résistance comptaient toujours, mais ne suffisaient pas.

Un soldat ne devait pas seulement savoir tirer, il devait surtout pouvoir s’abstenir de le faire. Au cours de sa carrière, il allait être confronté à davantage de risques de bavures que de tirs imprécis, on voulait des personnes de sang-froid. Il fallait également des pédagogues capables de former rapidement de nouvelles recrues cas de mobilisation générale. Surtout, les militaires devaient pouvoir de ne pas obéir si un intérêt supérieur le demandait. Désobéir le soir où un général tente un coup d’État, refuser l’ordre de tirer sur un enfant. Or, la bonne désobéissance ne s’improvise pas, ses frontières avec l’indiscipline égoïste sont ténues. La rébellion légitime requiert une finesse et une rapidité d’analyse très avancées. Confronter la situation aux principes humanistes, à l’esprit de la loi, distinguer son propre intérêt de l’intérêt général, se libérer des contraintes qui altèrent le jugement, comme l’illusion du savoir, la peur, la colère, la pression du groupe. C’est un geste grave, celui par lequel un État prête une arme à un soldat. Plus tard, au cours de leur formation, ils allaient être mis en situation de stress, entraînés à ne pas céder à la haine ni à l’exaltation collective. En attendant, il s’agissait de déterminer, après six semaines, lesquels parmi les volontaires cumulaient l’excellence sportive et analytique, le sang-froid, l’autodiscipline, l’éthique et l’esprit de coopération.

Pourquoi ne pas se contenter d’une armée professionnelle, comme l’avait longtemps réclamé une certaine gauche ? Parce qu’aucune collectivité n’est éternellement à l’abri d’une guerre civile ou d’un coup d’État. Et que le meilleur moyen pour des citoyens de contrôler l’armée, c’était d’en faire partie, plutôt que de confier le monopole de la violence à des personnes au même profil sociologique. Au contraire. Dans la nouvelle armée de conscrits française, on trouvait des représentantes et représentants de toutes les couches de la population, des employées, des ouvriers, des flics, des universitaires, des citoyennes et citoyens armés. Mais uniquement des personnes qui avaient démontré leur aptitude à soutenir une telle responsabilité.

En attendant notre affectation dans une spécialité à la fin de notre tronc commun, il nous restait de nombreuses épreuves physiques, psychologiques, intellectuelles et surtout de coopération.

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