Sylvain Tahiri

Severino avait trouvé quelques heures de travail en tant que prof de sport remplaçant. Il organisait aussi un cours du soir d’autodéfense pour personnes vulnérables. Il ne s’épilait plus le torse depuis quelque temps et une repousse drue apparaissait à travers l’ouverture de sa robe de chambre pourpre. Cela donnait un aspect plus naturel à sa poitrine épaisse et sculptée. Je me suis d’ailleurs souvent demandé pourquoi l’inspecteur se donnait tant de mal à arracher sa pilosité pectorale tout en délaissant la brousse de sa raie, comme j’avais pu en être le témoin malheureux. Il s’est enfoncé confortablement dans son fauteuil de brocante, puis a porté un peu de porto à ses lèvres d’un air exagérément détaché. Il a laissé passer quelques instants avant de me répondre laconiquement.

–          Et alors ?

–          Alors c’est étrange. Khereidine se montre tantôt complètement sincère, ouvert à la critique, mais, aussitôt qu’on aborde la possibilité de tensions autour de la personnalité de Dyhia, il semble botter en touche.

–          Dans ce cas, peut-être qu’il n’y a pas eu de problèmes…

Il semblait si satisfait. Mon amitié avec Khereidine le dérangeait vraisemblablement et cette légère rupture de confiance me rendait entièrement à lui. Ainsi qu’à sa piste humaniste. Évidemment qu’il comprenait le problème, il attendait que ce soit moi qui le dise. Il savourait l’instant.

–          C’est complètement absurde, continuais-je : on voit bien à travers les erreurs de Dyhia qu’il y a eu un problème de personnalisation, de concentration du pouvoir. Khereidine l’admet d’ailleurs à demi-mot. Dyhia elle-même a souffert des immenses responsabilités qui étaient entre ses mains. Or les militants ne sont pas des imbéciles, quelqu’un a bien dû s’en rendre compte, quitte à être minorisé. J’imagine que cela a au moins dû être abordé une fois. Et puis, c’est vous-même qui me l’avez fait remarquer, inspecteur, l’enterrement dans l’intimité révèle une volonté de prendre des distances par rapport à la personne de Dyhia. Pourquoi est-ce que Khereidine n’assume pas cela ?

Severino n’a rien répondu. Il a souri paisiblement, repris une gorgée de porto. Il bombait un peu le torse. Qu’est-ce qu’il pouvait m’agacer !

Il n’avait pas encore gagné. Le comportement étrange de Khereidine ne constituait en rien une preuve de l’implication d’humanistes dans les attentats de novembre. Mais je ne devais pas craindre la vérité, je devais explorer cette piste jusqu’au bout. À mon corps défendant. Je suis allé dans un des derniers cybercafés de la ville. Depuis là, je m’en foutais qu’on découvre mon IP. Deux ou trois gamers fauchés y côtoyaient de vieux blédards en contact avec la famille. Ça sentait la transpiration, un peu la tristesse et l’ennui. Une jeune fille voilée aidait un type aux cheveux blancs, sans doute son père, à imprimer un papier. Le tenancier écoutait de la musique depuis sa cabine aux vitres sales. Un autre blédard est arrivé, s’est installé à l’écart. Il avait une marque violacée au niveau de l’arcade sourcilière. Je l’avais déjà vu quelque part. Un voisin de l’immeuble, peut-être.

Il existait un site central pour le Mouvement humaniste, Dyhia y était largement mise en avant. Portraits en toile de fond, vidéos, articles, les questions de personnalisation étaient loin d’être réglées, même si cela posait moins de problèmes depuis qu’elle était morte. En même temps, le site proposait de nombreux liens vers les cellules locales. La structure restait décentralisée, fédérale, malgré l’omniprésence de cette figure, presque religieuse. J’ai un peu navigué dans cette nébuleuse à la recherche d’éléments pour mon enquête, tapé le terme « personnalisation » dans les moteurs de recherche internes. Parmi les premiers résultats, un article, signé par Sylvain Tahiri. Dans son texte intitulé « Double tranchant », l’actuel porte-parole des humanistes rendait attentifs aux problèmes liés à la personnalisation du mouvement. Il notait que, si le charisme de Dyhia avait inévitablement facilité la diffusion de leurs idées, les humanistes étaient peu à peu devenus prisonniers de sa figure. Tahiri ne s’attaquait pas directement à Dyhia Mostar. Il relevait ses apports intellectuels, ses qualités humaines, sa modération lors des débats, également ses erreurs d’appréciation sur la question de l’asile. Le problème ne venait pas, d’après lui, de Dyhia elle-même, mais de la dynamique qui s’était créée autour d’elle parmi les militants. Elle était devenue le mouvement et cela devait cesser. Il concluait par une comparaison maladroite avec le Frankenstein de Mary Shelley.

Le texte datait de près de deux ans avant l’attentat. Plus de 8000 vues, des centaines de commentaires, certains constructifs, certains outrés, d’autres — plus rares – insultants à l’égard de Dyhia. Pourquoi Khereidine n’a-t-il jamais mentionné ce débat ? Je m’énervais déjà en pensant à l’air supérieur que se donnerait Severino en me disant un truc comme « il fallait bien tuer le père ». Quand je suis sorti du cybercafé, le type à l’arcade violette fumait un mégot devant la vitrine.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s