Tables Claudiennes

J’en parle comme s’il s’agissait d’un long chapitre de ma vie, mais en réalité, l’école, le service national, Kim, Amir et Khadija, cela n’a pas duré. J’ai vite été rattrapé par le 9 novembre. En fait, l’enquête ne s’est jamais vraiment interrompue. Le tronc commun national à peine terminé, je me suis empressé d’apporter à Severino les nouveaux éléments fournis par Raoul — les Phalanges de Sargon. Nous nous apprêtions à vivre ensemble et je redécouvrais alors l’appartement des Tables Claudiennes qu’il avait littéralement occupé en mon absence.

C’était un vieil immeuble des pentes de la Croix-Rousse, un des derniers îlots de décrépitude d’un quartier trop vite gentrifié. Après un digicode qui ne servait à rien, les déchets d’un SDF à contourner, huit étages à tenter de deviner des marches lissées, ébréchées par le temps, après mille claquements de serrures prudentes, la porte s’est ouverte sur l’univers que l’inspecteur avait construit pour nous pendant mes premières semaines de service. À peu près guéri de ses blessures, il m’a accueilli chaleureusement, d’un sourire crâne et bonhomme à la fois. Sa tenue usuelle de Brando grassouillet était couverte d’un petit tablier pastel, il faisait bon dedans, cela sentait le propre et le filet mignon. Il avait suffi d’un mois à Severino pour transformer radicalement la chambre de bonne pourrie dans laquelle nous nous étions installés en un temple de l’ordre helvétique.

Tout le décati, tout l’à-peu-près, le pittoresque, la poussière et le grain, tout avait été éradiqué par l’efficacité de mon compagnon d’exil. Les murs, impeccablement laqués d’un bordeaux roi, constituaient le décor de fond de l’Eden que le policier avait minutieusement préparé. Elles donnaient le ton, ces parois, chargées de répliques d’armes de tous les âges — dont un émouvant Morgenstern de plomb —, d’insignes d’infanterie et d’un immense autoportrait en tenue de robocop photoshopé, lui-même cerné d’un cadre en imitation d’ivoire sculpté de gargouilles. Rien n’échappait à l’alignement autoritaire de Severino, ni les centaines d’autres objets qui ornaient le moindre centimètre de mur, ni les monumentales étagères noires, ni l’imposante mezzanine qu’il avait forgée pour moi. Plus une trace d’inconfort désormais : la vieille gazinière avait été remplacée par une cuisinière high-tech ; des chiottes, il avait fait un spa, avec enceintes intégrées. Touche finale de cette mise en scène de l’idéal sévérinois, d’épais rideaux théâtralement pliés tombaient pompeusement de la lucarne.

Au centre de tous ces objets, de tous ces angles, toutes ces garnitures, siégeait le bureau de mon colocataire, une table Empire de laquelle il avait provisoirement chassé l’ordinateur pour faire place à une nappe pourpre, des verres ornementés et des couverts en argent de l’Armée du Salut. Un mauvais goût époustouflant, mais un soin de bien faire qui rendait les lieux hospitaliers.

Ce soir-là, l’inspecteur s’était donné pour accueillir le retour du guerrier. Bonne bouffe, Scorpions en musique de fond, et, pour tamiser l’ambiance de nos retrouvailles viandues, il avait même remplacé les néons de l’immense lustre gothique par des bougies grosses comme des cuisses.

–      Ça s’appellerait les Phalanges de Sargon ?

Il s’est interrompu pour porter une fourchette de filet mignon à sa mâchoire musclée. Il me regardait concentré, mastiquant et hochant doucement la tête. Sa pomme d’Adam a marqué un mouvement.

–      Impressionnant…

Avec une solennité quelque peu affectée, l’inspecteur a bu une gorgée du Saint-Émilion ouvert pour l’occasion. Il laissé circuler un peu d’air dans sa bouche en faisant resplendir son verre à lueur du candélabre. Et puis il a repris sa contenance.

–       Mais ça veut rien dire du tout.

Il me fixait à nouveau avec ironie.

–      De un, c’est juste un gamin qui peut vous raconter des conneries. De deux, même s’il existait un réseau international anti-humaniste nommé les Phalanges de Sargon sponsorisé par Notis, qu’est-ce que cela signifierait ?

–      Ça pourrait déjà expliquer les agressions dont on a tous deux été victime, ce qui n’est pas rien.

–      Vous manquez de logique, Niil. N’oubliez pas le message que j’ai reçu, un lys noir, c’est du folklore d’extrême droite. Je pense qu’on a plutôt été attaqués par Force Unitaire, pas par une bande de jeunes de banlieue soutenus par une multinationale. Et cela ne fait pas de Force Unitaire les auteurs de l’attentat de Central Park : c’est parce que j’ai mis le nez dans leurs affaires qu’ils me l’ont pété, tout simplement.

–      Peut-être. Mais on a quand même des indices de l’existence d’un réseau international qui ne peut pas blairer le Mouvement humaniste et qui semble répandre une théorie du complot, alors que des attentats ont ciblé la manifestation pour la Paix au Proche-Orient. Ce n’est pas sans rapport non plus. A part ça, c’est de la tuerie votre filet mignon.

–      Merci.

Il est parvenu à réprimer son sourire, mais il tout de même discrètement bombé le torse. Il a essuyé ses lèvres charnues avec une serviette de son club de tir avant de poursuivre.

–      Mais c’est un indice, ce n’est pas une preuve. Rien ne nous dit encore que les terroristes ne luttaient pas contre le Plan de Paix tout simplement. Et là, rien à voir avec les Phalanges de Sargon.

Il a repris un coup de rouge, avec enthousiasme, fait claquer sa langue pour marquer une pause.

–      Et puis j’ai aussi eu le temps de m’informer sur la politique française ces derniers jours. Le président Chambord, il doit tout à Dyhia, sauf que d’une certaine façon, c’était elle qui faisait la pluie et le beau temps. Ça doit être l’enfer pour un politicien, une vieille dame que tout le monde écoute et qui passe son temps à te donner des bonnes et de mauvaises notes.

–      Se confronter à l’opinion publique, c’est le lot de tous les politiciens, c’est pénible, mais ils savent qu’ils doivent faire avec.

De nouveau son regard de renard.

–      Ouais, mais là Chambord il doit son succès à l’étiquette humaniste. Le pire qui pourrait exister pour les partis religieux, ce serait que Dieu puisse ouvrir sa gueule et critiquer leurs politiques. Dans ce cas, si j’étais eux, je supprimerais Dieu.

–      Dyhia, c’était une porte-parole, c’était pas Dieu, ni un prophète.

–      Peut-être, mais elle avait assez d’audience pour menacer le pouvoir de Chambord.

–      C’est vrai que, même s’il a pris de bonnes mesures, Chambord a trop de pouvoir et que le pouvoir monte toujours à la tête. Ce serait un mobile pour tuer Dyhia, pas une preuve.

–      C’est vrai qu’on a plein de pistes et encore pas de preuve. Pour l’attentat, on a les islamistes, les humanistes, des groupes d’extrême droite comme Force Unitaire, Chambord, les Phalanges et Notis. Pour les agressions, on a aussi Force Unitaire, éventuellement les Phalanges, et on ne doit pas non plus négliger la piste plus pragmatique du mari de Kelly, la petite que j’ai encouragée à porter plainte.

–      Ouais… Il a fallu qu’Isabel vous force un peu la main, tout de même…

–      Justement, pendant votre absence, j’ai pris contact avec elle.

–      Vous ne la considériez pas comme une hystérique ?

Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’avait énervé. Un frémissement dans le ventre.

–      Je voulais quand même la mettre en garde. Si j’ai été victime d’une vendetta de quartier, en tant que militante, elle risque encore plus que moi. Évidemment, elle s’en fiche, elle a de belles couilles cette nana. Rien à faire, elle ne va pas abandonner son poste. Par contre, elle a fait preuve de plus d’ouverture quand je lui ai demandé de soutenir avec son association l’engagement d’un nouveau commissaire de quartier. C’est petit jeune de trente ans, Elias Grognuz, vous le connaissez, non ?

–      Bien sûr, il fait partie de ces membres du Mouvement humaniste qui se sont engagés dans la police ou l’armée pour désenclaver ces institutions. Comment se fait-il que vous appuyiez sa candidature ?

–      Faut arrêter de croire que tous les flics sont des fachos ! J’en suis la preuve, non ? C’est pénible à la fin ! Je ne pense pas qu’il y avait besoin de désenclaver la police, tout d’abord. Ensuite, on n’a pas de raison de refuser des gens pour des motifs politiques, tant qu’ils s’engagent à respecter la loi. Et pis ce Grognuz c’est un bon gars, droit, pas peur d’aller sur le terrain, il sait s’imposer, il fera un bon boulot au quartier.

Je me suis marré.

–      Vous m’avez manqué, inspecteur.

Il a repris un peu de rouge.

–      Vous aussi.

Les notes de Wind of Change berçaient nos regards depuis l’ampli des WC.

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