Toute cette merde

Severino boudait. Mais il marchait tout de même. En tête, d’ailleurs. Il avait beau douter de la responsabilité de Notis dans l’attentat, il semblait pressé d’entendre les révélations du disque dur piraté. Josep avançait à mes côtés. Nous n’avions jamais vraiment terminé notre querelle de paroisses. Disciples de Dyhia contre disciples de Kropotkine, nous tous qui refusions l’idée de domination. On se cherchait tout le temps, le moindre sujet était prétexte à débattre. On vivait bien ensemble cependant, ils étaient dans le juste, je le sentais. Nous avions les mêmes valeurs. J’étais heureux à leurs côtés, j’étais bien. Une vie simple, évidemment pas dénuée de conflits, de confrontation d’égos, de mauvaise foi. Comme ailleurs, à la différence près que les assemblées et la proximité permettaient de régler les problèmes directement. Le circuit court, ce n’était pas seulement l’autoproduction et les échanges avec les villages voisins, c’était aussi le contact immédiat, la vie à portée de main. Du bois pour se chauffer, pour cuisiner ; une rigole dans le toit, on prenait une échelle ; un désaccord, une engueulade, une explication, des concessions. Les travaux et les jours continuaient leur cycle. On récoltait ce qu’on avait semé. L’abstrait, on le gardait pour ces débats sans fin, au cours desquels on échangeait tout autant d’échauffées, de sourires, de clins d’œil, que de contenus théoriques.

Mais je ne pouvais me satisfaire de cet isolement, que je jugeais illusoire. Contrairement à Severino, je ne blâmais pas ces libertaires pour leurs compromis avec le capitalisme, leurs contradictions, j’étais bien assez conscient des miennes. Je n’épargnais pas pour autant Josep de mes constats parfois cinglants. Si leur mode de vie était ancré dans la réalité, plus proche des individus, relativement préservé de certains rapports de force extrêmes, la ruralité dont ils se réclamaient n’en était pas moins connectée au monde. Panneaux photovoltaïques, savoirs récents ou ancestraux, la plupart des objets, l’essence, et même les tracteurs d’un autre temps, mille fois rafistolés avec une créativité artistique. On avait beau être autonomes dans notre petit coin d’utopie, le moindre de nos gestes était relié par un fil ombilical à peine perceptible, à l’humanité tout entière. Si la cité devait s’effondrer, nous ne serions pas épargnés par sa chute.

Josep marchait à mes côtés. Il ne disait rien. Normal. Le silence, c’est la respiration des personnes qui vivent rapprochées. Puis, au détour d’une colline, sans autre forme de transition, il a repris le débat.

–      Tu pourras penser ce que tu voudras, nous, on est heureux ici, loin de toute cette merde.

J’avais oublié malgré moi le monde alentour. La vie au grand air. J’alignais les pierres sèches sur le mur, j’écorchais mes doigts aux aiguilles des prunelliers, le soleil brûlait mes joues, je sentais la fumée, la rosée trempait mes pieds. Je posais une couverture sur mes épaules lorsqu’il faisait froid. Loin la cité.

Le peu qui nous en parvenait par la presse avait quelque chose d’apocalyptique. De violent. Agressions, larcins, règlements de comptes, attentats, postes de gendarmerie brûlés, des bandes de petits mâles paumés occupaient l’espace public. Face à eux, c’étaient les bavures policières, systématiques, et les milices sarguistes qui terrorisaient tout autant la population. Tabassages, domination, de part et d’autre, l’empire des brutes. L’État français était proche de la faillite, mais c’était toute l’Europe qui sombrait.

–      Le système arrive à sa fin, tío. Et je ne vais pas le pleurer. Je devrais arrêter d’écouter la radio et vivre ma vie. Encore plus tranquillement. À quoi bon se polluer avec tout ça, alors qu’on ne peut rien y faire ? Si les autres cons veulent vraiment s’autodétruire, c’est leur problème au fond.

Il riait tristement.

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