Trahisons

J’avais vraiment envie d’échanger. Parler, écouter, être écouté. Simplement, sans prise de tête. Par quelqu’un qui me ressemble. J’avais confiance en Severino, mais il m’épuisait avec ses théories stupides. Khereidine, je ne savais plus. Restait David.

Il fallait quitter la Presqu’île, franchir la Passerelle du Collège. Le soleil était vif et donnait une teinte surexposée à tout ce qu’il recouvrait. « La pègre fait couler le sang ». « Tuerie en pleine ville ». « Phocée commune ». Aux portes des kiosques, les unes chantaient l’horreur et rivalisaient de glauque dans la composition de leurs champs lexicaux. C’était usant. J’ai pressé le pas.

David m’a accueilli chaleureusement, c’était vraiment le roi des types. Chez lui, ça sentait bon l’ail et les légumes. Il avait une lettre d’Isabel pour moi. J’étais soulagé d’avoir de ses nouvelles, j’ai pris le temps avant de l’ouvrir, comme pour prolonger le plaisir. Si elle m’écrivait, c’est qu’elle allait bien. J’ai attendu d’être tranquille, que mon pote aille moudre le café, pour de me plonger dedans. Ça a été rapide.

« Urgent. Méfie-toi de Léon-Blaise. Je t’écris bientôt. Isabel »

Après avoir confusément expliqué la situation à David, j’ai quitté en trombe son appartement. Je voulais être auprès de Severino, de son assurance et de son arsenal. Je voulais des conseils de gros flic solide. J’ai couru sur les premiers mètres, avant de ralentir, cédant aux caprices de mes poumons. Sur la devanture d’un tabac, un autre titre annonçait « Massacre de la Sainte Ignace. Marseille en état de siège. » Marseille. Isabel. Je suis entré pour acheter le journal. Je lisais en marchant vite. Plusieurs attentats contre des lieux de réunion liés à la gauche et au Mouvement humaniste. Six morts. Une trentaine de blessés. Des membres notoires de la mafia marseillaise arrêtés. Isabel. C’était un cauchemar.

J’ai jeté la feuille. Je devais me reprendre. Me persuader qu’Isabel allait bien. Que ce massacre à Marseille n’avait rien à voir avec ce que j’avais dit à Léon-Blaise. C’était une pure coïncidence. Me calmer. Analyser la situation avec Severino. Retrouver mon sang-froid. J’approchais des pentes de la Croix-Rousse. Les ruelles étaient presque vides. Quelques petits mecs en training. Parmi eux, il y en avait un qui ressemblait à Raoul. La blondeur, le visage anguleux. Il m’a fixé, puis a détourné le regard. Brusquement. Sans doute pas lui, il m’aurait salué, on avait fini par être potes. Je n’étais pas physionomiste de toute façon. Ce bon Raoul, qu’était-il devenu ? Penser à lui me permettait d’oublier la situation l’espace d’un instant. Je me suis remémoré nos disputes, les menaces qu’il avait proférées. Puis notre réconciliation. Les informations cruciales qu’il m’avait fournies sur les Phalanges de Sargon. J’espérais le recroiser un jour, ce sale gamin.

Au bout de la rue, soudain, une immense silhouette. Le Grumeleux. J’ai fait demi-tour, tenté une autre ruelle. L’Octogone s’y tenait. Avec un type à l’arcade sourcilière violacée. Partir à toute jambe, revenir sur mes pas, atteindre la Place de la République. Non.

Je me suis arrêté net, terrassé. Il m’attendait au milieu du chemin. Pâle, presque cadavérique. Raoul. Une arme à la main.

Il s’était laissé pousser une moustache clairsemée. Les veines de ses tempes ressortaient, congestionnées. Je ne pouvais rien faire. Il s’est approché de moi, lentement, sans cesser de fixer mes yeux. Il suait. Il a levé le bras dans un geste théâtral. Comme au service. J’étais face à son canon. J’ai pissé.

Alors il a dévié son bras. Et il a tiré deux coups contre le mur.

Bam. Bam.

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