Un autre 9 novembre

J’y ai songé alors que je marchais, glissant sur la fine pellicule de neige, manquant à plusieurs reprises de casser le matériel. Je n’ai pas arrêté d’y penser. J’étais seul en montagne et nous étions le 9 novembre.

À ce moment-là, j’ignorais où ils frapperaient, j’ignorais l’ampleur de leurs moyens, leurs choix stratégiques. S’ils décidaient d’attaquer les grands centres, ce serait une catastrophe, à moins que la peur ne retienne le public à domicile. Mais peut-être qu’ils feraient preuve de plus de stratégie. À leur place, je ne gaspillerais pas des hommes et de la popularité dans des attentats publics. La crainte qu’ils avaient réussi à inspirer suffisait. Non, à la place des Phalanges, je profiterais de cette journée pour débarrasser le Mouvement humaniste de la plupart de ses militants. S’ils nous avaient espionnés, ils savaient sans doute où se trouvait chaque militant humaniste, seul ou en petit groupe isolé, ils n’ignoraient sans doute pas quelles missions nous nous étions attribuées. Ils étaient probablement plus nombreux que nous, ce serait si simple de nous tendre des guets-apens. En quelques heures, ils pouvaient liquider individuellement la plupart des nôtres, presque sans bruit. Alors que l’opinion publique, même terrorisée, même flouée par leur conspirationnisme permanent, ne leur pardonnerait pas de nouveaux attentats. Moi, je continuais à avancer péniblement, luttant contre le froid et mes peurs, avec l’espoir lointain d’une sorte de grand soir auquel je contribuerais depuis ma petite montagne. J’ignorais complètement ce qui allait arriver.

En début de journée, avant de partir en montagne, j’avais appris que l’on commençait à occuper les rues, au Japon, en Australie, aussi en Chine avec le mouvement Nuit Claire. La République populaire avait officiellement interdit l’évènement, mais avait en même temps laissé courir des bruits selon lesquels il n’y aurait pas de répression sur les manifestations pacifistes. C’était une façon de prendre la température de la population sans céder complètement sur la démocratisation. On scannait l’opinion publique afin de mieux adapter la dictature. Il était évident que l’enjeu était de taille pour l’usine du monde, un succès de l’initiative compromettrait en partie le commerce international. Il allait de toute façon falloir repenser le modèle, la promesse de consommation contre le travail et le silence avait fait son temps. Dans ce contexte, il importait pour les autorités chinoises de voir où se situait l’opinion. C’était pragmatiquement aussi l’occasion de laisser les Phalanges sortir de leur tanière. Malgré les rapprochements que l’on pouvait faire entre la dureté du régime et les valeurs sarguistes, le parti n’avait pas l’intention de tolérer ce genre de contre-pouvoir.

Le soir tombait sur les humanistes des méridiens les plus à l’est. Sur les premières images qui nous étaient parvenues, les gens sortaient peu à peu, se rassemblaient timidement, allumaient leurs torches bleues en hésitant, comme s’ils n’étaient pas certains de la date. Le mot d’ordre public, c’était d’occuper l’espace, c’étaient les lumières bleutées. Le reste devait être une surprise, si nous y arrivions.

J’attendais les phalangistes à chaque contour, je revoyais Raoul pointer son arme face à moi. Qu’était-il advenu de lui après qu’il m’ait délibérément épargné ? J’apprendrai plus tard qu’il avait été arrêté suite aux coups de feu tirés en pleine rue. Peut-être que cela lui a sauvé la vie, il risquait gros si la bande apprenait sa trahison. Raoul. Un homme comme un autre, qui jouait le jeu de son clan. Il agissait comme on le lui avait enseigné, il était même zélé. Il avait suffi de peu pour déclencher quelque chose en lui. Il n’a jamais changé de discours sur le fonds, je crois. Mais il a fait bien davantage : il a pris le risque de désobéir. Sans légitimation idéologique, parce qu’il m’avait considéré au moins un instant comme son pareil, malgré mon âge, malgré mes valeurs efféminées, malgré les leçons de morale que je lui avais infligées. Combien étaient-ils de Raouls, des simples personnes, mal tombées dans le jeu du destin et pourtant résolument humaines ? Et combien parmi eux retourneraient leurs vestes ? Moi en tout cas, je me retournais sans cesse, le sentiment, la peur permanente d’être suivi. C’était si facile de me tuer un 9 novembre, seul en pleine montagne. Il y avait de la neige sur la crête. Il suffisait de me pousser.

Lorsque la nuit est tombée ce jour-là, rien n’était encore joué. La foule emplissait déjà les rues de façon désordonnée pour répondre à l’appel de Dyhia. Le monde semblait à l’arrêt. À mesure que le ciel s’obscurcissait, des lumières bleues s’allumaient dans les rues, aux fenêtres, comme l’an passé, comme demandé dans les vidéos. Cette fois-ci, cela ne suffirait pas, il fallait quelque chose de plus spectaculaire que des petites lueurs pleines de vertu pour montrer que les collectivités du monde entier souhaitaient retrouver ensemble leur souveraineté. Moi j’étais parvenu au sommet du Grammont et j’observais le lac, les montagnes alentours, les villes qui prenaient lentement une teinte or et azur. J’attendais le signal.

J’ai regardé mon portable. Contre-manifestation sarguiste aux Philippines, plusieurs morts. Attentat manqué à Moscou. Timide mobilisation en Hongrie et Pologne, humanistes passés à tabac. Pas d’attaque d’ampleur jusqu’à présent. Attentat déjoué à Leipzig. Explosion d’une grenade à Vienne, pas de victimes.

Mon téléphone a vibré : Maintenant. J’ai déclenché l’interrupteur et le phare s’est comme embrasé de bleu. En face, le Mont Pèlerin, la Dent de Jaman, les Rochers de Naye, les Tours d’Aï, le Muveran, les Dents du Midi, toutes les cimes scintillaient aussi. Je me suis arrêté un instant pour contempler le Léman cerclé de bleu. Jonas et tous les autres — Severino aussi — avaient atteint leurs sommets sans encombre, malgré la neige fragile, malgré la menace sarguiste.

J’ai fait à nouveau défiler le flux d’actualités. Les humanistes illuminent de bleu les plus hautes tours des villes. La Tour Eiffel, le Mont Blanc, la Fernsehturm, les cathédrales, chaque tour, chaque pic, avait sa petite histoire de conquête plus ou moins clandestine par un comité d’activistes. Depuis les satellites, c’était comme si un nuage bleu passait sur la planète, sur les chaînes de montagnes, les villes, les déserts. Tout le monde, pas seulement les humanistes, toutes celles et ceux qui croyaient que les collectivités avaient quelque chose à faire pour que la réalité soit moins brutale, toutes les personnes de bonne volonté se joignaient à la Nuit des Tours. Spontanément, les gens s’emparaient des toits, les phares balayaient les océans de bleu, les équipages des cargos prenaient possession des lumières. En Europe, en Asie, en Afrique, les sankaristes, et dans quelques heures, ce serait les Amériques. Les mouvements pachamamistes au Sud, le Vieil Homme au Nord. Et tant d’autres encore. Soudain, j’ai regardé à nouveau en direction du lac. À Montreux, la Tour d’Ivoire, la tour de Notis resplendissait elle aussi.

 

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