Un cheveu sur la soupe

Severino était à l’étage du commissariat de quartier. Je devais partager mon intuition avec lui. Il n’y avait qu’à prendre un escalier. Et si cette histoire d’islamiste n’était effectivement qu’une couverture pour masquer quelque chose de plus dangereux ? Si un type parvenait à réunir les petits mecs de la campagne et ceux de la banlieue, il détiendrait en effet un pouvoir de destruction bien plus important que celui d’attentats isolés. Il lui suffirait de presser sur un bouton.

J’avais compris. Je grimpais les marches en haletant et je nous voyais déjà, Severino et moi, dénonçant ce projet machiavélique devant les médias du monde entier. Je serais le jeune, le cerveau, le fragile, le chevelu romantique, celui qui avait eu l’intuition, celui que les femmes aimeraient. Il serait la caution, la sécurité, la force rassurante, dans mes projections son regard était lucide et posé, son ventre plat. Il n’y avait qu’à le convaincre. J’ai fait une entrée théâtrale dans son bureau et j’ai eu l’air con.

La scène qui y avait lieu s’est interrompue l’espace d’une seconde, le drame s’est suspendu pour bien me faire comprendre que j’étais inadapté. Et puis chacun a repris son rôle. La première jeune femme a retrouvé sa colère, la seconde s’est remise à pleurer sans force, tandis que le gamin affichait le regard vide de ceux qui ne comprennent plus. Severino a de nouveau paru embarrassé. Il m’a rapidement signifié un « pas maintenant » du contour de ses lèvres. C’était inutile, d’ailleurs, j’étais déjà en train de sortir.

–      Non attendez, restez.

C’était la première fille.

–      Je vous connais, vous travaillez des fois pour le centre, non ? Restez pour témoigner. C’est ok pour toi Kelly ?

Kelly a hoché la tête sans cesser de hoqueter. Elle avait un bleu à l’œil gauche.

–      C’est son mec, bien sûr, et c’est pas la première fois. Je veux que vous soyez témoin du fait que ce sale flic de merde lui demande de réfléchir avant de porter plainte.

Severino ferma les paupières l’espace d’une respiration. Son corps épais restait stable, mais ses doigts courts s’agitaient et il suait beaucoup. Il a regardé Kelly d’un air compatissant.

–      Je ne vous demande pas d’abandonner, a répondu Severino, je veux être sûr que vous avez une porte de sortie avant de poursuivre les démarches. Si vous portez plainte, vous ne pourrez plus vous remettre avec lui. Cela impliquera des changements économiques. Votre enfant sera protégé, bien sûr, vous aussi. Mais vous vous apprêtez à suivre un chemin difficile, en êtes-vous consciente ?

–      Non, elle sait pas, gros tas ! Ça fait des mois qu’elle se prend des pétées, qu’elle crève de trouille. Elle finit par avoir le courage d’aller nous parler, on réussit à la convaincre de s’adresser à vous et vous osez encore tenter de lui insuffler un doute ?

–      Je dois juste vérifier…

–      OK, alors vérifiez. Vous pensez que je la manipule ? Alors je sors. Je vous laisse seuls avec Kelly, vous, votre barbe trop bien taillée et Monsieur votre copain du centre. Il s’assurera que vous n’avez pas essayé de la dissuader de porter plainte. C’est d’accord, Monsieur du centre ?

Et puis elle a fermé la porte. Je ne me sentais définitivement plus l’étoffe d’un héros fragile révélant un infâme complot terroriste à la face du monde. J’étais de retour sur terre et dans mon écorce de garçon maladroit.

Restée seule avec nous, Kelly a confié qu’elle craignait des représailles de la part de son mari si elle le quittait. Elle l’avait épousé cinq ans auparavant, elle avait vingt ans, il n’était pas si beau que ça, il s’habillait bien, il était fort. C’était le plus fort, même. Pas le gros bras de la bande, c’était son chef, le petit nerveux que tout le monde redoutait et que personne ne se souvenait d’avoir combattu un jour. Il avait son job de couverture qui lui rapportait déjà de quoi vivre selon les standards du quartier. Il y avait surtout les à-côtés, ceux qui lui avaient permis d’acheter sa BMW, qui avaient payé le mariage de rêve et les milliers de jouets du gamin. Elle n’allait pas nous dire de quoi il s’agissait bien sûr, sans doute de drogue, cambriolages, racket ou prostitution, peu importe. C’étaient d’autres pointures que Bradley et ses copains ados.

La situation n’arrangeait pas Severino. Cela faisait des mois qu’il maniait la carotte et le bâton avec ces types, qu’il cherchait des solutions honnêtes et économiquement viables pour la plupart d’entre eux, qu’il laissait entendre qu’il y aurait une forme d’amnistie s’ils se rangeaient, tout en collectant patiemment des éléments de preuve. Il tentait de leur faire peur sans les acculer, il voulait, en combinant harcèlement systématique et ouverture, les forcer à sortir de la petite criminalité. Le commissaire de quartier qu’il était avait naturellement tout à gagner à convaincre ces gars de changer d’activité, plutôt qu’à les arrêter : il n’était pas certain de parvenir à tous les coffrer et de toute façon ce n’était pas souhaitable. À cette époque, les systèmes pénaux n’avaient pas encore été réformés, c’était sans doute la prison qui s’imposerait. Cela signifiait qu’on risquait d’avoir une quinzaine de types qui coûteraient à la société le prix de leur internement pendant deux ou trois ans et qui reviendraient au point de départ après avoir purgé leurs peines, avec un peu plus de connaissances criminelles, sans compter les conséquences de l’absence de revenus pour leurs familles respectives. Alors cette histoire de violences conjugales compromettait tout son plan. La relation de défiance empreinte d’estime et de confiance virile qu’il avait réussi à construire allait en prendre un méchant coup, car s’attaquer aux femmes de ce petit clan, c’était les blesser dans leur honneur. Cela voulait dire qu’il y aurait des représailles. Severino voyait déjà le truc arriver, tout d’abord un ou deux oncles qui tenteraient poliment de le raisonner, puis le défilé apparemment respectueux des copains du mari. Évidemment, céder à ce genre d’intimidations signifierait abandonner le quartier à une bande mafieuse et c’était inenvisageable. Alors, ça péterait, commissariat vandalisé, petits incendies. Peut-être même passage à tabac de l’inspecteur. Dans ces conditions, je pouvais bien imaginer la réticence de Severino.

En sortant, j’ai croisé la première fille, Isabel elle s’appelait. Un regard profond sous des sourcils qu’elle n’épilait pas, elle en imposait naturellement. Aussi quand son visage était détendu.

–      Désolé d’avoir été agressive tout à l’heure, ce n’était pas contre vous. J’ai tout d’un coup eu l’impression que rien n’allait être fait pour Kelly. Elle a déposé plainte bien sûr.

Elle cherchait à s’en assurer.

–      Bien sûr et ça risque de péter dans le quartier. C’est regrettable, mais cela aurait été encore pire de ne rien faire. Vous savez, je ne crois pas qu’il aurait tenté de l’intimider, même si cette plainte ne l’arrange pas du tout. Il n’est pas toujours très fin, mais il est honnête et c’est son métier. Il doit lutter contre toutes les formes de violence, c’est pour cela qu’il est payé, pour faire appliquer toutes les lois. Aussi celles qui contrarient ses projets.

–      Ça me pose quand même un problème cette fonction de commissaire de quartier. Ce gars, il est seul pour finir, il fait ce qu’il veut.

–      Ce n’est pas le but. Tout d’abord, la structure comprend trois policiers. Ils devraient pouvoir se contrôler mutuellement, même si c’est lui le chef. Ensuite…

–      Est-ce que ça ne les incite pas surtout à se couvrir les uns les autres ?

–      C’est un risque, mais la surveillance nous incombe aussi, à nous, la société. C’est nous qui payons à travers nos impôts, c’est nous qui fixons les règles à travers les lois que nous votons. Mais nous ne pouvons pas nous contenter d’attendre que nos délégués, les politiciens, les flics, agissent. Nous devons également contrôler leur travail, sans l’entraver bien sûr. Et c’est ce que nous avons fait.

Elle a souri.

–      Vous ne seriez pas du Mouvement humaniste, vous ?

Une mèche d’épais cheveux bruns lui couvrait la joue.

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