Zatges

–      Un squat ? Ah non ! Je refuse de cautionner ça.

Severino s’est mis à bouder. Je souhaitais de toute mon âme que quelqu’un, que quelque chose, le fasse disparaître.

Une heure plus tôt, nous débarquions dans une petite station déserte de Navarre et nous n’avions aucune idée de la suite de notre plan de fuite. David, dans le vade-mecum soigné qu’il nous avait transmis pour le voyage, nous avait écrit d’attendre.

–      Attendre quoi ? Que la région se repeuple ? avait bougonné Severino qui détestait ne pas maîtriser les choses.Y a pas un rat ici, à part cet espèce de drogué tout pourri, là.

Le type s’était alors approché de nous. C’est vrai qu’il avait une allure étrange, le crâne irrégulièrement tondu, un pantalon de yoga taché et des dreadlocks qui pendaient sur sa nuque. Il tenait un peu du berger sarde et de l’artiste de rue. Des sourcils épais, la barbe drue, le sourire franc, une poignée solide et noueuse. Bien trop solide pour sembler dépendant à quoi que ce soit. C’était Josep et il venait nous chercher avec une vieille Renault.

Il parlait vite, d’une voix grave et assurée, un castillan bigarré d’expressions catalanes. Ses mains se multipliaient pour ponctuer d’intensité ses paroles, maintenir un volant au cuir écorché, tenir un mégot roulé à la fenêtre, trafiquer son autoradio. Son regard aussi était partout, sur les cailloux qui survenaient au milieu du chemin, dans le rétroviseur, dans nos yeux fatigués par le voyage. Je le comprenais peu, Severino, rien (lui marmonnait dans son coin, n’épargnant pas le moindre cahot de commentaires bredouillés). Malgré son débit gestuel et lexical, notre interlocuteur ne se départait pas d’une tranquille assurance.

Zatges, on y arrivait au détour d’un virage. Des chiens surgissaient soudain, avant même que n’apparaissent les premières maisons de pierres, encore à l’état de ruines, comblées de briques bon marché ou soigneusement restaurées dans les règles d’un art séculaire. Au premier abord, le village semblait vide. On le devinait habité aux bâches de plastique çà et là, aux bagnoles parquées en désordre, aux quelques panneaux solaires éparpillés. La vie n’était pas loin. Mais c’est comme si le village avait été brusquement abandonné par l’arrivée d’un prédateur. Rien ne bougeait, à part quelques poules qui déambulaient de façon fantomatique, l’air imperturbablement outré. Au fond du village, une cheminée fumait tranquillement. Autour, des champs, des cultures en terrasses, quelques brebis et des collines sans fin. Le silence ou presque. Alors, un bambin pointait soudain son nez, comme une marmotte après l’orage. Ébouriffé, un peu dépenaillé, un bâton à la main, un seau sur le crâne. Il nous regardait à peine, lançait quelque forme d’ordre, puis d’autres enfants sortaient de leur cachette, un par un. Leurs jeux reprenaient rapidement et notre présence paraissait aussitôt oubliée. En fond discret derrière leurs cris amusés, le son d’une basse et d’une batterie s’élevait depuis une des baraques retapées. On se rapprochait de la cheminée en une succession de sentiers en escaliers, on passait devant une fontaine moussue en dalles de roche. Un barbu en casquette, jeune quarantaine, coupait des bûches, le nez aquilin. Un signe de la tête, sourire, clin d’œil. Deux jeunes femmes portaient des bassines pleines de légumes, l’une aux cheveux longs, l’autre en capuche, le nez percé. Face au foyer principal, trois gaillards fumotaient, moitiés crêtés ou chevelus. Sur le faîte, un drapeau noir.

Loin d’être un bastion humaniste comme nous nous y attendions, Zatges était un squat à ciel ouvert et cela ne plaisait pas à Severino.

–      Hors de question de rester chez ces punks à chiens, mon honneur est en jeu.

J’ai tenté de lui demander d’être plus discret, on comprenait sans doute un peu le français. Non, il refusait de vivre sous une bannière anarchiste et son éthique lui interdisait d’occuper un logement au détriment du droit à la propriété privée. J’avais beau lui rappeler qu’il s’était montré moins littéraliste en ce qui concernait le respect de l’intégrité personnelle de Léon-Blaise, lui expliquer que ce village n’était plus utilisé par personne  depuis un demi-siècle, que nous étions désormais clandestins, rien n’y faisait. Il continuait à grommeler.

Il se sentait le devoir moral de résister passivement. Lorsque je lui ai traduit les règles de vie au village, il a eu un sourire méprisant.

–      Alors, comme ça, on choisit nos propres horaires ? On a le droit de se reposer sans demander l’autorisation ? On n’a aucune autre obligation que participer aux assemblées ?

En effet, c’était notre liberté.

–      Donc pas besoin de contribuer aux travaux collectifs. C’est un système pour les profiteurs, ça !

Il a bombé le torse de façon triomphale.

–      Il est évident que je ne vais pas en foutre une.

Il avait décrété que c’était son tour de faire le parasite. Il riait crânement, criait à tout vent qu’il abuserait de la générosité des keupons, qu’ils ne l’auraient pas volé. Il s’est installé ostensiblement sur un hamac, les orteils raidis en éventail. Exactement vingt-trois minutes plus tard, le commissaire suait en marcel dans la tranchée d’un canal d’évacuation. Sa culpabilité avait repris le dessus. De toute façon, il n’avait jamais supporté l’inaction.

Severino avait ensuite ironisé à propos des génératrices à essence qui venaient parfois en renfort des panneaux photovoltaïques, raillant aussi des voitures parquées à l’entrée du village et des céréales industrielles que l’on trouvait dans la réserve collective, à côté des conserves de légumes autoproduits.

–      Ni dieu, ni maître, mais des Frosties. C’est donc ça l’autogestion ?

Nos hôtes se montraient sereins face aux critiques systématiques de l’inspecteur, que ce dernier m’empressait aussitôt de traduire dans un castillan mal à l’aise.

–      C’est ça ou rien, avait rétorqué Josep. Pour le moment, on n’arrive pas à répondre à l’intégralité de nos besoins sur la base de notre propre production. Alors on complète avec le marché, on travaille tous un peu à côté pour payer les compléments. C’est vrai qu’on garde un pied dans le capitalisme. On préfère vivre avec nos contradictions, les assumer, et prendre le temps de les améliorer. C’est mieux que ne rien faire non ?

En fait, Severino s’est rapidement intégré dans la communauté de Zatges, mieux que moi à certains égards. Il faut dire qu’il travaillait bien et que c’était un redoutable joueur d’échecs. Il a très vite pu baragouiner quelques mots, peu lui importait de mal prononcer, de confondre ser et estar, de placer les accents à tort et à travers. Il parlait l’espagnol comme le vaudois, sans gêne, sans trébucher, comme moi, sur la moindre subtilité. Il savait aussi se rendre sympathique, parlant fort, sans réserve, avec simplicité et franchise. L’inspecteur ne s’embarrassait pas des détails désagréables et, à certains égards, je l’enviais.

Lui et Josep passaient des heures à débattre de la guerre d’Espagne. D’après le policier, l’organisation en milices était une des causes de la défaite républicaine et il soutenait cette thèse à coup de raisonnements stratégiques, se montrant peu avare en détails sur le maniement des différentes armes employées, ni sur le déroulement précis des batailles. Face à lui, le squatteur défendait vigoureusement les anarchistes dans une position proche de celle d’Orwell dans Hommage à la Catalogne, leur courage, leur rapidité de mobilisation. Tout était de la faute des communistes. Severino ricanait, Josep contre-attaquait. Ainsi allaient leurs joutes, intenses, documentées, détaillées, interminables. Valeurs militaires contre valeurs libertaires. Je m’étonnais de la tolérance de Josep à l’égard des thèses, sinon réactionnaires, au moins autoritaires de Severino, qui se permettait de lui faire des leçons sur l’histoire de son pays. Le militant haussait le ton avec ferveur, sans jamais délaisser l’échange ni le respect fondamental qu’il avait pour son adversaire. Il ne savait évidemment rien du métier de mon compagnon d’exil — nous avions jugé préférable de ne pas en parler.

J’étais mal à l’aise. Peu au fait de l’histoire militaire, je me sentais à juste titre exclu de ces échanges. Mais ce n’était pas tout. Si je m’étonnais de la culture historique de l’inspecteur, j’étais surtout surpris par la passion de Josep pour les faits belliqueux. Moi qui avais toujours imaginé l’antiautoritarisme anarchiste peu compatible avec tout ce qui était militaire, je découvrais chez ce libertaire convaincu une identification très forte aux miliciens. La violence armée se justifiait selon lui par le dessein révolutionnaire et le principe d’autodéfense. Cela me dérangeait. Bien sûr nous autres, humanistes, acceptions l’idée de défense armée. La sécurité collective, encadrée par des lois et contrôlée de l’intérieur par le corps des citoyennes et citoyens, nous semblait un moindre mal. C’était un sale boulot, et c’était notre responsabilité collective de l’accomplir. Plus le pouvoir d’agir avec violence était, non pas divisé, mais partagé, régulé, moins on laissait de place à l’arbitraire. Par contre, nous considérions cela comme une corvée. Et un danger : être exposé trop longtemps au devoir et au pouvoir de contraindre présente un risque de contamination. Or j’observais chez Josep une sorte de fascination romantique pour les combats et cela m’inquiétait. Était-il si rétif à la domination ? J’osais à peine imaginer jusqu’où ce goût des armes pouvait aller.

Le réfectoire était éclairé aux bougies. Son puissant fessier posé sur une table, un bénévole danois aux cheveux gras nous berçait d’un blues sincère, tandis qu’au milieu des enfants qui couraient, des adultes dépareillés jouaient aux dames ou refaisaient le monde. Il y avait quelque chose de vrai dans l’univers de Zatges, de profondément humain. C’était une vie simple, parfois rude. Les conflits n’étaient pas rares non plus au sein de cette petite communauté. Mais le fait de vivre en grande partie de la production locale donnait un sens concret aux efforts entrepris. Et les assemblées permettaient parler des problèmes. Dans l’ensemble, les gens semblaient bien, et s’appréciaient. Derrière les rires, les lueurs, la chaleur, de mon petit coin de table, je lisais et relisais la même page de mon roman. Comme pour échapper aux regards, m’isoler. Je ne parvenais pas à avoir l’esprit tranquille. Je me sentais malgré moi responsable des attaques de Marseille et j’étais inquiet pour Isabel. Elle avait dû se débrouiller, bien sûr. Elle était comme ça. Je voulais en être certain. Par ailleurs, j’avais de plus en plus de peine à faire confiance aux personnes qui m’entouraient. Severino était-il un facho ? Les anarchistes, qui nous avaient généreusement recueillis sans poser de questions, des aspirants guérilléros ? Et les humanistes ? Pouvaient-ils vraiment être impliqués dans l’attentat de Central Park ? Je n’allais pas tarder à être fixé.

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